Le CNRS
Accueil SHS
Autres sites CNRS
 

Thème 31-39/ C Risques et territoires

 

Porteurs du projet : Thierry Coanus (ENTPE) &  Jacques Comby (Lyon 3)

Participants : Christina Aschan, Jean-Paul Bravard, Bernard Bret, Thierry Coanus, Claire Combe, Jacques Comby, Emanuelle Delahaye, Jacques Donze, François Duchêne, Violaine Girard, Anne Honegger, Françoise Lafaye, Julien Langumier, Emmanuel Martinais, Michel Mietton, Hervé Piégay, Jean Ruffier.

 

 1-Etat de l'art

Le thème de la gestion des risques territorialisés a suscité l’intérêt croissant de l’appareil d’état (collectivités locales comprises) dès le début des années 1980, à partir de la problématique des risques majeurs, initiée par Patrick Lagadec [1981, 1988] et diffusée à partir de 1982 par le « commissariat à l’étude et à la prévention des risques naturels majeurs » (Haroun Tazieff). Une intensification significative est intervenue dans la décennie 1990, notamment dans le domaine des risques naturels (inondations avec le ministère de l’équipement, risques montagne avec le srtm), mais aussi dans un contexte de changements profonds avec plusieurs grandes crises sanitaires (sida, sang contaminé, esb…).
Par ailleurs, l’objet empirique que constitue la gestion contemporaine des risques, située au carrefour des problématiques de l’aménagement et des shs, a fait la preuve de son intérêt tant scientifique que social : scientifique, car il permet de décliner de façon renouvelée un certain nombre de grandes questions familières aux shs, tout en générant de nombreux questionnements d’ordre épistémologique permettant d’approfondir, en quelque sorte au second degré, la construction de l’objet ; social, en ce qu’il répond aux préoccupations de multiples acteurs.
Le champ des recherches ayant à voir avec la gestion des risques est éminemment hétérogène, notamment en ce qu’il mêle sciences de la nature et de la terre, sciences pour l’ingénieur et shs. Nous évoquerons ici plutôt ces dernières, dans une perspective pluridisciplinaire qu’impose le traitement de l’objet « risque », sans nous interdire les références aux autres domaines.

 

A - Le domaine francophone
Dans le contexte français, la domination de la science politique (et de la sociologie politique) reste actuelle, notamment sur la lancée des travaux dirigés puis suscités par Claude Gilbert. Ils se sont concrétisés par la création du gdr (puis gis) Risques collectifs et situations de crise, dont le programme de financement de recherches en sciences sociales s’est achevé en 2000, donnant lieu à un colloque de clôture en février 2001 [Gilbert (dir.), 2003], prolongé par deux séminaires d’évaluation scientifique en 2005 [borraz, joly et gilbert, 2005]. Parallèlement, dans une perspective également orientée par la notion de crise, Francis chateauraynaud et Didier torny lançaient en 1994 un projet qui devait déboucher sur une « sociologie pragmatique de l’alerte ».L’ambition des auteurs était « de prendre au sérieux les processus par lesquels des alertes se constituent, à l’intérieur ou à l’extérieur des réseaux institutionnels, et parviennent, ou non, à provoquer des débats ou des polémiques, accélérer des décisions ou des réformes, modifier des dispositifs » [chateauraynaud, torny, 1999 : 13]. Les équipes de recherche spécialisées restent toutefois peu nombreuses, même si sont apparues dans la seconde moitié des années 1990 quelques structures pérennes, du côté de la sociologie notamment, telles que le lasar (laboratoire d’analyse socio-anthropologique du risque) de l’Université de Caen, qui a produit un dictionnaire des risques [dupont (dir.), 2003], dans une perspective davantage « catastrophiste ».
Moins nombreuses, les approches psychosociologiques, initialement dérivées du courant béhavioriste états-unien, occupent un espace plus circonscrit, tels que les travaux de B. de vanssay [1979, 1991]. A noter également, dans une approche initiale d’histoire et de sociologie de droit, les travaux de François ewald [1986], qui portent sur la genèse du système français d’assurances sociales, analyse dont les résultats conduisent aujourd’hui l’auteur à proposer la succession de trois séquences distinctes : le dispositif de responsabilité, à base de faute (xixème siècle), le dispositif de solidarité, à base de risque (xxème siècle) et enfin le dispositif de sûreté, adossé au principe de précaution, et qui marquerait « une transformation profonde » des sociétés occidentales contemporaines [ewald, 1996].
Du côté de l’histoire, les travaux pionniers de Jean delumeau [1978, 1989] et Yves lequin [delumeau et lequin (dir.), 1987] ne semblent pas avoir connu de réelle postérité, du moins à l’échelle où se situent leurs travaux, qui englobent plusieurs siècles et tentent ainsi de restituer les évolutions de longue durée. Toutefois, certains historiens ont commencé à produire régulièrement (bien que davantage intéressés par la catastrophe que par le risque), notamment à Grenoble, sous l’impulsion de René favier [favier et granet-abisset (dir.), 2000 ; favier (dir.), 2002 ; favier, 2005].
Les géographes, dans leur composante « physicienne », restent majoritairement focalisés sur leur domaine de connaissance traditionnel, à savoir l’aléa, généralement naturel (i.e. le phénomène physique générateur de risque). Depuis une quinzaine d’années, la géographie s’est davantage intéressée à la question du risque proprement dit, là encore essentiellement naturel [cham’s, 1994 ; bailly (dir.), 1996]. Elle se situe généralement dans une perspective naturaliste [dauphiné, 2001 ; pigeon, 2005], complétée le cas échéant par un regard culturaliste , qui reste néanmoins second dans l’organisation de la démarche. Dans cette logique, il ne faut pas oublier que la géographie pratique fréquemment la compilation de travaux d’origines diverses, revendiquant parfois le statut de discipline « de synthèse ». parmi d’autres, on relèvera les travaux de Robert d’ercole, qui accordent une large place à l’analyse des perceptions en recourant à des méthodes quantitatives empruntées à la psychologie environnementale béhavioriste [d’ercole (dir.), 1996 ; d’ercole et metzger, 2002 ; d’ercole et trujillo, 2003]. Plus récemment, les risques industriels ont été abordés, notamment par le biais de démarches sig qui permettent de mobiliser en le renouvelant le savoir-faire cartographique cher à la discipline [propeck-zimmermann, 2000]. Un dynamisme certain est donc clairement perceptible – cf. colloque risques & territoires.
Quant à l’anthropologie, si l’on excepte les travaux relatifs à la maladie et à sa prise en charge (ce qui constitue, analogiquement, une forme particulière de risque dans le champ de la santé publique), elle reste largement absente – ce que l’on peut regretter – d’une thématique pourtant taillée sur mesure pour ses questionnements habituels. Quelques travaux pionniers, et notamment celui de Françoise zonabend [1989] sur l’usine de retraitement nucléaire de la Hague, restent sans réels successeurs dans l’univers académique de la discipline.

Depuis quelques années, cette relative diversification disciplinaire a vu l’intérêt se placer ici ou là sur la dimension locale de la gestion des risques. Ont émergé, notamment par le biais de programmes de recherche financés par le Ministère de l’environnement, des recherches davantage centrées sur le local (essentiellement d’inspiration sociologique), tandis que certains travaux menés dans le cadre du contrat de plan Etat-Région Ehône-Alpes l’abordaient de façon plus frontale. Ce fut notamment le cas de Geneviève decrop [decrop & vidal-naquet, 1997] et de l’équipe « risques urbains » de rives [coanus, duchêne et martinais, 2000]. le lasar de l’Université de Caen a par ailleurs beaucoup investi dans les approches localisées du risque nucléaire, d’abord à La Hague (cotentin) puis au Belarus, pays touché par la catastrophe de Tchernobyl (Ukraine). De son côté, la géographie a connu quelques tentatives en la matière [november, 2002].
Mais la dimension locale/territoriale de la gestion des risques est un champ qui reste à investir. Le bilan réalisé par Claude gilbert en mai et juin 2005 [borraz, gilbert et joly, 2005] a souligné la très nette domination de la sociologique de l’action publique dans les recherches financées par le programme (puis gis) « risques collectifs et situations de crise » entre 1994 et 2004. Prioritairement orientés vers les acteurs institutionnels, relativement critiques vis-à-vis des approches en termes de « perception », ces travaux ont laissé largement dans l’ombre les populations riveraines des sources de danger localisées, et plus largement les populations sujettes à tel ou tel danger (même non localisé).

 

B - Les recherches anglo-saxonnes

La structuration des recherches sur les risques apparaît très différente au plan international (essentiellement dans le monde anglo-saxon). Aux usa, le champ du risque reste largement dominé par la psychologie environnementale (béhavioriste), presque exclusivement quantitative. Adossée à une revue internationale, Risk Analysis, ainsi qu’à un puissant réseau d’experts couvrant l’ensemble de la planète, elle exerce une forte emprise grâce à l’influence d’auteurs-phare tels que Paul slovic [2000], digne héritier des disaster studies américaines des années 1950 et 1960.
l’autre approche, développée dans la première moitié des années 1980 par l’anthropologue africaniste Mary Douglas et le sociologue Aaron wildavsky, a connu et connaît encore une certaine vogue. Ces auteurs pointent l’importance des systèmes de valeurs propres aux sociétés (ou aux différents groupes qui les composent) qui orientent à la fois l’identification et la perception des menaces jugées dangereuses, ainsi que les dispositifs pratiques et symboliques de prévention. Ces travaux ont toutefois connu une postérité plus modeste, sans doute en raison des contestations multiples dont ils ont fait l’objet ultérieurement [brenot et alii, 1998 ; fardon, 1999]. Il faut également noter, dans une perspective assez différente, les travaux du sociologue britannique (mais également docteur ès sciences) Brian wynne, engagé depuis la fin des années 1970 dans une analyse critique des milieux scientifiques et techniques, notamment en ce qu’ils s’évertuent à éliminer de l’activité technologique (et des décisions correspondantes) la dimension culturelle et politique, position particulièrement sans issue en cas d’incertitude avérée, comme dans le cas des déchets nucléaires [irvin et wynne, 1996 ; lash, szerszynski et wynne, 1996 ; wynne, 1994, 1997].
Du coté du Royaume-Uni et de l’Allemagne, domine néanmoins l’influence combinée des travaux sociologiques d’Anthony giddens et d’Ulrich Beck, célèbre pour son ouvrage Risk Society [1986], traduit en anglais en 1992 et en français seulement en 2002. Pour partie spéculative , cette sociologie réfléchit, tant chez giddens que chez beck, aux « conséquences de la modernité » – titre d’un ouvrage de giddens [1990] –, où le risque occupe une place centrale. Selon ces auteurs, le processus d’individuation croissante auquel les populations occidentales seraient soumises serait corrélatif (a) d’une moindre prégnance des institutions et des structures sociales traditionnelles ; (b) du développement concomitant de la « réflexivité » des comportements (si ma conduite est de moins en moins dépendante de règles sociales qui me sont extérieures, j’ai de plus en plus à m’interroger, subjectivement, sur les choix qui se présentent à moi) ; (c) un désir accru de maîtriser sa propre vie, battant en brèche un certain fatalisme autrefois socialement enraciné, notamment chez les classes les plus économiquement défavorisées. S’ouvrirait ainsi l’ère d’un risque en quelque sorte « généralisé » : les individus étant davantage maîtres de leurs choix, seraient de plus en plus amenés à raisonner en termes de risque (à l’échelle personnelle), tandis que la variabilité croissante des comportements, réduits à une sorte de « mouvement brownien », rendrait de plus en plus difficile l’exercice du gouvernement, l’orientation collective des conduites devenant rien moins qu’incertaine. Sans qu’il soit ici question de discuter en détail ces différentes approches, notons qu’elles occultent toutes, assez systématiquement, la dimension locale (ou spatiale, ou territoriale) de nombre de risques environnementaux.
La géographie enfin, traditionnellement environnementale dans le monde anglo-saxon, s’est intéressée aux risques à partir des travaux pionniers de Thomas F. Saarinen [1966], Gilbert F. white [white (ed), 1974 ; burton, kates et white, 1978], qui cherchaient à mettre en évidence des types de facteurs et processus conditionnant l’appréhension des risques par l’homme et la construction de modèles de choix et de décision pouvant y répondre – une approche à laquelle on a parfois reproché d’être trop focalisée sur les logiques individuelles (selon la perspective béhavioriste) et donc de n’accorder aux structures sociales qu’un intérêt superficiel. Risa I. palm [1990] et Kenneth hewitt [1997] prolongent encore aujourd’hui ce mode d’analyse. Moins strictement naturalistes, ces recherches se situent néanmoins dans une perspective culturaliste, en phase avec l’organisation dominante des sciences sociales aux USA.

 

C-Risques et territoires : problématique particulière

C-1. Aborder la notion de risque : trois postures principales

Le travail accompli jusqu’à cette année dans l’atelier « Risques & Territoires » (2003-2005) a permis d’effectuer un certain travail de clarification. En effet, si le thème des risques est aujourd’hui largement débattu et diffusé dans de nombreuses instances, il se caractérise par un certain penchant pour la cacophonie. Cette difficulté procède à notre sens de la pluralité des objets auxquels renvoie le terme même de « risque », pluralité qui conduit à évoquer sous le même vocable des objets distincts. A ce titre, trois postures principales ont pu être identifiées pour l’approche des risques.
La première peut être qualifiée d’objectiviste (ou encore de naturaliste). Dominante chez les chercheurs en sciences de la Nature, de la Matière ou de la Vie, ingénieurs et gestionnaires du risque, elle s’interroge assez peu quant à son objet, l’attention étant plutôt focalisée sur les phénomènes générateurs de risque, et sur les moyens de pallier leurs effets sur l’Homme. Assez souvent, il est possible d’attacher à cette posture une hiérarchisation des différents savoirs, souvent homologue à une hiérarchisation sociale des différents groupes d’acteurs impliqués dans la gestion du risque. Les chercheurs relevant de cette posture n’ont pas adopté de définition homogène et stable du risque, qui serait valide à tout coup, par delà la variété des contextes. Néanmoins, un consensus minimal a conduit à privilégier l’idée selon laquelle toute approche en termes de risque combinerait deux variables, l’une liée à la probabilité d’occurrence (« l’aléa ») et l’autre liée aux conséquences en termes d’atteintes aux biens et aux personnes (la « vulnérabilité »). Cette définition, à certains égards discutable mais reprise par de nombreuses instances internationales, a le mérite de différencier le risque de l’aléa (et de la catastrophe).
Fréquente dans le champ des shs, la seconde posture, dite culturaliste, considère que la posture objectiviste est valide et première, mais que la relation individuelle ou collective des non spécialistes à une source de danger (ce dernier étant défini selon la posture objectiviste) n’est pas toujours en phase avec sa définition scientifique et technique, ce qui légitime l’étude des processus par lesquels le risque est (ou non) appréhendé (en termes de psychologie, de société ou de culture). Se profile une parfaite complémentarité avec la posture objectiviste des spécialistes de sciences expérimentales et des gestionnaires du risque. Le constat étant fait d’un décalage entre la définition du « risque réel » et celle du « risque perçu », il s’agit de le comprendre pour ensuite le corriger autant que possible, voire d’imaginer des actions de pédagogie à même de faciliter le travail des gestionnaires du risque. Très fréquemment déclinée via le thème de la perception (notamment dans les approches dérivées de la psychologie quantitative), cette perspective est d’autant plus complémentaire de la posture objectiviste qu’elle respecte de facto la hiérarchie implicite qui régit l’ordre (social) des savoirs. Aux spécialistes scientifiques et techniciens le savoir « vrai », aux profanes « l’erreur » qu’il s’agit de comprendre et, l’espère-t-on, de corriger. Il faut enfin relever que cette posture tend à limiter l’investigation aux seuls acteurs non institutionnels (ou non professionnels) du risque, à savoir les habitants, riverains et autres occupants des lieux. La division classique du travail entre sciences de la Nature et shs conduit ici à soustraire largement les premières au regard des secondes, malgré leur influence déterminante sur les modalités concrètes (scientifiques et techniques, mais aussi sociales et politiques) de la gestion du risque, par experts ou gestionnaires interposés.
Une troisième posture, dite constructiviste (relevant elle aussi plutôt des shs), tend à refuser a priori la hiérarchie des légitimités entre « sachants » (scientifiques, techniciens, experts…) et « non sachants » (riverains, habitants « ordinaires »). Pour elle, les deux ordres de savoir sont plutôt à analyser ensemble. Cette approche n’implique pas nécessairement de prendre position sur la « réalité » ou non d’un risque donné, puisque son propos est avant tout d’analyser la façon dont un risque (supposé) se construit scientifiquement et socialement. Pour autant, on aurait tort de voir là une sorte de point de vue hypercritique, qui tendrait à contester la notion même de réel. Il n’est pas non plus de son propos d’opposer terme à terme deux ordres de savoir, celui des experts et celui des riverains d’une source de danger, mais de les étudier l’un et l’autre pour ce qu’ils sont, à savoir des créations humaines, éventuellement concurrentes dans l’affectation de sens au monde.
On notera enfin que l’inspiration somme toute relativiste de cette position amène à interroger en retour les catégories mêmes de risque et de prévention, afin d’en questionner le caractère prétendument universel.

 

C-2. Le territoire : trois groupes de définitions

La notion de « territoire » a également fait l’objet d’une attention particulière. Trois acceptions principales ont été retenues :

  • La première entend le territoire comme rapporté à l’aléa considéré, c’est-à-dire comme espace-enveloppe d’un phénomène dont une des caractéristiques est de se déployer sur une étendue plus ou moins définie, susceptible d’être bornée à l’aide d’outils variés, notamment cartographiques (généralement à des fins de zonage) ; on peut considérer qu’il s’agit là du territoire du risque, si le risque est entendu au sens objectiviste ou naturaliste précédemment défini.
  • La seconde entend le territoire comme rapporté au périmètre à l’intérieur duquel intervient un acteur donné, généralement institutionnel (gestionnaire du risque). Cette acception peut être connexe de la précédente, mais intègre plus ou moins explicitement, selon les auteurs, une dimension institutionnelle.
  • La troisième envisage le territoire comme rapporté, de façon plus large, aux pratiques et représentations humaines, c’est-à-dire aux « diverses formes de rapport à l’espace que les individus et les groupes sociaux ne cessent de produire et de transformer dans le cadre de leurs relations sociales » [Alphandéry & Bergues, 2004 : 5]. Il est alors le siège d’une complexité plus difficile à saisir.

Le croisement des trois postures (pour ce qui est du risque) et de trois groupes de définition (pour ce qui est du territoire) permet de mieux « cartographier » les types de recherche, et d’organiser au mieux leur dialogue, en évitant autant que possible les malentendus. Testé dans le cadre de l’atelier (2003-2005), ce mode d’organisation épistémique constituera le cadre des travaux du nouvel axe « Risques & Territoires ».

 

2- Structuration thématique de l'axe transversal

L’expérience a montré tout l’intérêt de ne pas organiser la réflexion par type de risque (naturel, technologique, nucléaire, sanitaire…). Cette dernière tendrait à compartimenter davantage les groupes rattachés à l’axe, tout en rendant plus difficile les échanges problématiques. Sa relative commodité d’affichage masque donc de réelles faiblesses problématiques. Par contre, il va de soi qu’une composante particulière de l’UMR peut avoir choisi de s’attacher prioritairement à un type de risque particulier : cela ne pose pas de problème en soi.
La diversité des objets et des approches présents au sein même de l’UMR conduit plutôt à réfléchir à des questionnements transversaux. Bien que plus délicate et exigeante au plan scientifique, cette organisation est d’un meilleur rendement car elle permet la comparaison, et donc à terme la montée en généralité.
Les thématiques suivantes ont déjà identifiées dans le projet d’atelier « Risques & Territoires » (2003-2005), mais restent d’actualité.

 

A - Risques et temporalités

La question des temporalités, et notamment la prise en compte, dans l’analyse scientifique comme dans la gestion concrète ou l’étude des perceptions, du temps long. En effet, l’approche ordinaire des gestionnaires du risque, qui s’inscrit le plus souvent dans une synchronie placée sous le signe de l’urgence, néglige généralement la prise en compte de la longue durée. Au-delà, la notion d’échelle temporelle, analogue et complémentaire de celle d’échelle spatiale, permet une meilleure compréhension des situations locales. Les chercheurs, par fonction moins dépendants du très court terme, peuvent avec profit travailler à rendre à cette dimension toute son importance.

 

B- La mise en espace des risques

Les problèmes posés par la mise en espace de la gestion des risques, qu’il s’agisse de la cartographie scientifique des phénomènes possibles, ou de la définition des périmètres inscrits aux documents d’urbanisme. En particulier, la mise en carte de phénomènes éminemment dynamiques dans un document essentiellement statique, est de nature à poser des questions particulièrement ardues, tant techniques (réalisation) que sociales (compréhension, usages sociaux).

 

C - Construction, perception, sens

Les questions relatives à la construction mentale des risques, individuelle ou collective, sont apparues centrales à plus d’un titre. Le risque ne peut plus aujourd’hui être considéré comme un problème seulement technique, à la fois parce que la gestion au quotidien implique nécessairement une dimension socio-politique, et que la production même des savoirs scientifiques et techniques (cartographie, modèles, etc.) est elle-même dépendante d’un contexte professionnel, social, politique, économique, juridique, etc. D’importantes considérations épistémologiques peuvent ici prolonger la réflexion sur ce thème, relatives notamment à la question de l’objet.

 

D- Risques et effets d'échelle

La problématique des échelles spatiales, classique en géographie mais également intéressante dans d’autres disciplines représentées au sein de l’UMR, est apparue d’un bon rendement sur le thème particulier des risques. Quelle échelle pour les phénomènes générateurs de risque ? Quelle échelle d’action pour les différents protagonistes (des différentes catégories de riverains aux acteurs institutionnels) ? Ces questions, qui mêlent là encore les 3 niveaux (connaissance scientifique et technique, perception et gestion des risques), recoupent à leur manière, mais sans s’y dissoudre, la problématique de la mise en espace évoquée plus haut.

 

E-Ville et risques

La dimension proprement urbaine de certains risques a également donné lieu à des développements intéressants, du fait soit de la configuration spécifique des terrains étudiés, soit de la question délicate de la maîtrise de l’urbanisation.

 

F-Risques et modélisation

Un large champ d’interrogations porterait sur la notion de modèle, trop souvent entendue dans une acception opératoire, et dont les productions sont peu analysées. Située à l’interface de questionnements tout à la fois scientifiques et épistémologiques, cette thématique serait particulièrement riche en interrogations pluridisciplinaires.

 

G-Autres thématiques

Pourraient s’y ajouter (au moins) les thématiques suivantes :

  • Vulnérabilité(s) : il s’agirait de réfléchir aux avantages, mais aussi aux limites d’une notion importée de la perspective gestionnaire. Souvent rabattue implicitement sur des attendus calculatoires (économétrie), cette notion génère peut-être davantage de questions que de ressources lorsqu’il s’agit de la décliner de façon territoriale, ou encore à l’échelle des individus ;
  • Les rapports entre gestion des risques et développement durable : bien que largement autonomes, ces deux thématiques ne peuvent faire l’économie de croisements réciproques, ne serait-ce que parce que la réduction des risques peut constituer un objectif majeur de durabilité. Inversement, la montée en puissance des références au développement durable conduit de plus en plus à y intégrer une dimension « risque », comme c’est actuellement le cas dans les grandes collectivités locales.

 

4-Travaux susceptibles d'alimenter l'axe transversal

 

A- Propositions de contribution

Plusieurs chercheurs se sont déclarés intéressés par une participation au nouvel axe « Risques & Territoires » :

  • Christina Aschan (Lyon 2) propose de participer à l’axe au croisement des thèmes « Mise en espace/risques sanitaire », « Risques et effets d’échelle/risques sanitaires » et « Ville et risques ». Son approche s’appuierait sur un champ thématique, ainsi que sur une réflexion théorique et méthodologique. Le champ thématique est celui des risques de la pollution atmosphérique de fond sur la santé des populations les plus vulnérables (jeunes, personnes âgées), dans le contexte d’une étude comparative prenant en compte un grand nombre d’agglomérations. La réflexion théorique porterait sur l’intérêt et les difficultés de la spatialisation de risques qui sont de nature diffuse. Un deuxième volet de cette réflexion concernerait la définition du risque, qui est généralement le reflet d’un choix ; dans une problématique géographique, il doit être remis en cause. Une réflexion méthodologique porterait sur la construction d’indicateurs spatio-temporels du risque.

 

  • Jean-Paul Bravard (Lyon 2) indique des affinités possibles avec les thèmes « Risques et temporalités », « Mise en espace », « Vulnérabilité » et « Ville et risques ». Il s’intéresse à la dynamique hydro-morphologique du système fluvial (Bravard, 2004 ; Salvador et al., 2002) qui, non constante (et ce, sur une période très longue), a joué un rôle certain dans le développement urbain (sites de Lyon et dans une moindre mesure de Vienne). Des actions en cours concernent les interactions entre les crues du Rhône et la genèse des espaces urbains (protection, urbanisation, gestion des périphéries) ; deux thèses ont débuté en 2003 sous sa direction :
    • COMBE Claire : « Le « Y lyonnais » : pour une approche historique et spatiale du risque fluvial en milieu urbain et périurbain ». Bourse de thèse région Rône-Alpes.

    • DELAHAYE Emmanuelle : « Histoire des relations entre un fleuve et ses riverains : Vienne, Valence, Avignon, Arles et le Rhône du XIXe s. à nos jours ». Bourse MRT et monitorat

  • JP Bravard collabore avec la Compagnie Nationale du Rhône sur les relations historiques existant entre les aménagements fluviaux et le risque d’inondation (chutes de Péage de Roussillon, Montélimar, Donzère-Mondragon), ceci en relation étroite avec les questions posées par la DIREN de Bassin suite au rendu de l’Etude Globale Rhône consécutive aux crues des années 90. D’autres travaux plus appliqués portent sur les nouvelles pratiques de gestion des rivières et des fonds de vallées dans l’arc alpin ; cette opération est menée dans le cadre de la Zone Atelier Bassin du Rhône, son financement étant assuré par un projet Interreg IIIB (Bavière, Autriche, Trentin et Alpes françaises).
  • La proposition de Bernard Bret (Lyon III) sans doute la plus originale en regard de ce qui a alimenté l’atelier « Risques & Territoires » jusqu’à présent. Elle se réfère aux travaux sur la notion de justice du philosophe John Rawls [1972], et propose de traiter dans cette perspective le « risque sociétal ». En effet, l’expérience montre que certaines sociétés se révèlent plus fragiles que d’autres devant un choc (d’origine naturelle, sociale, économique…), notamment en raison d’une plus faible cohésion sociale. Ce positionnement met le concept de justice sociale au cœur de la démarche car, si est retenue l’idée que la cohésion sociale est le facteur majeur de résistance aux catastrophes, il faut aussi retenir l’idée de l’efficacité économique de la justice sociale. Par ailleurs, il existe un lien entre cohésion sociale et cohésion territoriale, de même qu’entre déchirure du tissu social et fragmentation spatiale. Le terrain privilégié est ici le Brésil, défini comme un cas d’école (sans que soient exclus de l’étude d’autres territoires), dans une perspective qui ne se limite pas à une quelconque géographie régionale.
  • L’équipe de l’ENTPE regroupée autour de Thierry Coanus (François Duchêne, Françoise Lafaye, Emmanuel Martinais) se positionne à partir de deux disciplines de référence : la géographie sociale et l’anthropologie sociale, qui sont toutes deux capables de mobiliser un vaste appareillage méthodologique pour l’étude des risques territorialisés. Les questions posées relèvent essentiellement des shs, et s’intéressent préférentiellement aux processus de construction sociale et de co-production des risques (naturels, technologiques…). Une recherche est actuellement en cours sur le Couloir de la chimie lyonnais, qui vise à analyser le risque comme le résultat d’un processus de co-production entre logiques d’aménagement, logiques industrielles et organisation du travail. Par ailleurs, deux thèses sont actuellement en cours, en anthropologie sociale : l’étude des suites des inondations de 1999 à Cuxac d’Aude (Julien Langumier), et celle du territoire environnant la centrale nucléaire du Bugey (Violaine Girard). Une autre thèse en urbanisme/aménagement démarrera à l’automne 2005 sur la reconstruction (matérielle, sociale, symbolique) de la ville de Toulouse après la catastrophe d’AZF (Marion Cauhopé).
  • Jacques Comby (Lyon III) présente l’engagement du LCRE dans les problématiques des risques sous deux angles d’approche : un très spécifique, la climatologie et un autre transversal qui recoupe des problématiques génériques. L’approche spécifique concerne pour l’essentiel l’amélioration de la connaissance scientifique de l’aléa climatique. Elle est illustrée, notamment, par les travaux en climatologie urbaine dans plusieurs programmes de recherche (programme OTHU, pollution urbaine, etc…). Elle recoupe des questionnements transversaux dont en particulier ceux des échelles et des temporalités. Parallèlement le LCRE s’investit dans l’analyse des outils de la gestion « territorialisée » et des pratiques gestionnaires (diagnostic, pratiques managériales, etc…), en s’appuyant sur une forte stratégie d’échange entre la recherche et le monde professionnel. L’investissement du laboratoire dans les problématiques du risque doit encore se renforcer à partir de septembre 2005 avec deux nouvelles thèses sur les questions de transfert et de mise en pratique des méthodes et concepts scientifiques en matière de gestion de risque, et le rattachement au Laboratoire d’une recherche sur l’éducation aux risques chez les élèves du primaire (en partenariat avec le ministère de l’Écologie et du Développement Durable). Enfin, le « changement climatique », qui constitue une problématique commune à l’ensemble des sujets traités en climatologie, pourrait contribuer à alimenter un thème de réflexion sur risque et développement durable dans le cadre de l’axe.
  • Jacques Donze (Lyon III) se situe clairement dans une perspective thématique « Industrie et ville », où il privilégierait deux entrées principales : vulnérabilité et mise en espace (via notamment les SIG). Il voit également des affinités possibles avec « Risques et effets d’échelle » ainsi que « Ville et risques ».
  • Anne Honegger (CNRS) présente un projet auquel elle participe, et qui porte sur les « crises hydrauliques et perceptions du risque environnemental en Méditerranéenne occidentale » (programme CNRS « Eau, Environnement, Sociétés »). Bien que de nombreux travaux aient déjà été effectués sur la question de la gestion hydraulique dans les pays de la Méditerranée, peu d’entre eux ont porté sur la perception du risque lié à la pratique de l’irrigation agricole, dans sa dimension sociale locale. Ce projet de recherche a précisément pour objectif, grâce à une meilleure articulation entre sciences sociales et sciences du milieu, d'apporter des connaissances nouvelles sur la perception du risque par les acteurs concernés, tel qu’il est déjà vécu dans certaines zones, ainsi que dans l'hypothèse d’une crise hydraulique plus générale. Les terrains étudiés par Anne Honegger et deux autres chercheurs CNRS se trouvent en Languedoc (la moyenne vallée de l’Hérault et plus particulièrement le périmètre du canal de Gignac et les basses plaines de l’Aude, ce dernier essentiellement à titre comparatif). En zone méditerranéenne, le manque d’eau ou plus souvent la répartition de l’eau inégale dans le temps et dans l’espace implique des modes de régulation reposant sur des équipements lourds et techniquement complexes (canaux, aqueducs, digues, seuils, réseaux de drainages etc.) mis en place à différentes échelles. Dans le long terme, les usages, les fonctions assurées par les réseaux hydrauliques évoluent et se complexifient. Ces évolutions sont dans nombre de cas à l’origine de divers types de crises, en raison notamment de leurs décalages dans le temps. Une première série d’investigations aura pour objectif d’identifier les différentes situations de crises. Une deuxième série de réflexions aura pour objectif de dégager et d’analyser les solutions déjà pratiquées, ébauchées ou préconisées par les acteurs locaux pour résoudre les situations de crise.
  • Dans une perspective de géographie physique et humaine, Michel Mietton (Lyon III) mobilise le thème du risque à propos d’un seul et même agent : l’eau. Les risques afférents sont de type climatique, hydromorphologique et hydrologique, mais aussi sanitaire (maladies hydrodépendantes). Les conséquences pour l’homme sont d’abord quantitatives, par excès d’eau (inondations à Chambéry, France, et à Saint-Louis, Sénégal) ou au contraire par déficit hydrique (Madagascar, Cameroun, Mali). Mais elles peuvent être aussi qualitatives, par l’intrusion d’eaux saumâtres ou salées (delta du Sénégal) ou encore par hébergement d’hôtes pathogènes (bilharziose). L’approche géographique mobilisée rend nécessaire l’abord des « territoires de risque », délimitables de façon précise ou au contraire de manière plus floue (risque sanitaire). Cela ouvre vers d’autres questionnements, relatifs par exemple aux inégalités devant le risque, entre sociétés plus ou moins riches, plus ou moins éduquées, ou encore au sein d’une même société (bilharziose). A ce titre, le traitement des risques est indissociable d’une approche sociétale (mouvements de population, problèmes économiques, perception des risques…).
  • Hervé Piégay (CNRS) propose deux entrées dans la thématique. La première concerne la connaissance des phénomènes naturels générateurs de risques. Elle porte sur la dynamique des sédiments, en rapport avec l’aléa inondation (rivières Eygues et Drôme, où un suivi topographique fin sur un pas de temps court permet de mieux prévoir les transports solides, notamment en cas de crue) ; sur l’érosion des berges (thèse sur la rivière Ain), qui ne constitue pas nécessairement un risque (potentiel de rechargement du lit, par exemple) ; sur la mobilité des bois morts (le Rhône à Génissiat, l’Isère, les Alpes japonaises) dont les flux et les comportements restent à préciser, en ce qu’ils peuvent influer sur la dynamique d’une inondation. La seconde entrée porte sur la perception du risque fluvial lié au bois mort. En effet, la réintroduction des bois morts semble dans certains cas socialement acceptée (Suède, Oregon), tandis que dans d’autres (France notamment), elle semble se heurter à des résistances liées à la perception du danger (embâcles), ou encore à une sensibilité pour laquelle le bois mort reste un « élément mélancolisant ».

 

  • La proposition de Jean Ruffier (CNRS) aborde d’un même mouvement gestion des risques et développement durable, notamment via la notion de gouvernance. Plusieurs thèses pourraient être mobilisées (mobilisation pour et contre un projet d’usine de pâte à papier potentiellement polluante à la frontière de l’Uruguay et de l’Argentine ; cas d’une entreprise chimique prise entre une mobilisation locale opposée à son extension et les instances européennes ; la Chine serait éventuellement un autre terrain possible).

 

 

B - Premiers repérages

Comme cela a été signalé, il ne semble pas pertinent de retenir une organisation par type de risque. Toutefois, il n’est pas possible de nier l’existence de pôles thématiques davantage positionnés sur des types de risques particuliers. Ainsi :

  • Un premier ensemble de recherches est plutôt concerné par les risques dits naturels, selon une acception surtout « hydrique » et fluviale : Jean-Paul Bravard et son équipe (dynamique hydromorphologique du système fluvial et interactions avec l’espace urbain sur la longue durée), une partie de l’équipe rives (les inondations en zone péri-urbaine, avec Julien Langumier, dans une moindre mesure François Duchêne), Anne Honegger (crises hydrauliques et perceptions du risque environnemental en Languedoc, notamment à propos des systèmes d’irrigation), Michel Mietton (risque hydrologique et inondation), Hervé Piégay (dynamique des sédiments des cours d’eau, érosion des berges, bois mort), Jacques Comby (aléas climatiques).
  • Un second ensemble relève des risques dits technologiques ou industriels : une bonne partie de l’équipe rives actuelle (processus sociaux de construction du risque chimique et nucléaire, avec François Duchêne, Françoise Lafaye, Emmanuel Martinais, Violaine Girard), Jacques Donze (industrie, ville et vulnérabilités), ainsi que Jean Ruffier (gouvernance en situation de risque technologique).
  • À l’intersection des deux types de risque précédents se situe la thématique du risque de pollution atmosphérique (Christina Aschan, Jacques Comby, éventuellement une partie de l’équipe rives).
  • Le risque sanitaire est également présent (Michel Mietton à propos de la transmission de la bilharziose et de la dengue).
  • Le projet de Bernard Bret, transversal vis-à-vis des catégories précédentes, pourrait relever quant à lui du risque social ou sociétal. Une acception un peu différente de la notion de risque social a également été travaillée par l’équipe rives (Emmanuel Martinais, à propos de la vidéosurveillance).

 

C-Quelques bases de travail

La diversité des localisations géographiques dans lesquelles s’inscrivent explicitement ou implicitement les contributions n’est pas un problème en soi. Néanmoins, beaucoup de contributions reçues ont en commun de n’avoir pas interrogé la notion de risque, qui est donc implicitement référée à un « en soi ». Cette posture, qualifiée de « naturaliste », est certes légitime dans de nombreuses régions du champ scientifique, notamment du côté des sciences de la nature et de la Terre. Néanmoins, il n’est pas possible d’éluder cette question. On sait aujourd’hui qu’en fonction du type d’expert mobilisé sur un problème donné, à un moment donné, la caractérisation du risque peut évoluer, voire changer du tout au tout. On retrouve là des résultats aujourd’hui bien connus de la sociologie des sciences et des techniques.

Il faut également prendre en compte le fait que la notion de risque est marquée au coin de la sphère technico-administrative, ce qui rend problématique (c’est-à-dire, littéralement, justiciable d’un questionnement) son appréhension par les non-spécialistes (habitants, riverains d’une source de danger). En toute rigueur, même dans une perspective naturaliste, les définitions du risque peuvent varier, ou encore donner lieu à de vifs débats (controverses). Il semble donc peu envisageable d’évacuer cette dimension, quelles que soient la perspective ou les disciplines de référence.
Il en va de même pour la notion de territoire. Or, selon que l’on considère le territoire comme référé à un aléa, à un champ de compétences institutionnelles géographiquement délimité ou à une « localité » dépositaire d’une certaine identité sociale, culturelle et historique, les questions ne sont pas les mêmes.

La notion de vulnérabilité est mobilisée à plusieurs reprises. Elle pourrait donc constituer une notion nouvelle et importante dans la future programmation. Toutefois, il est souhaitable qu’elle aussi fasse l’objet d’un travail de définition critique : la notion de vulnérabilité, comme celles de risque et de territoire, est souvent utilisée sur le mode du « cela va se soi » (dans une perspective de gestion notamment), ce qui masque des questions ardues – et donc intéressantes du point de vue de la recherche. Par ailleurs, la relation entre les notions de territoire et de vulnérabilité ne va pas de soi.

La notion de développement durable est également présente. Toutefois, sa présence au sein d’un axe « risque » ne va pas de soi, pas plus que l’association des deux notions. Elles sont en effet très différentes, au-delà de ressemblances superficielles. D’autre part, l’une des caractéristiques de la notion de développement durable est d’accorder peu d’intérêt à la dimension spatiale/territoriale. Enfin, les notions de « risque », de « développement durable » et de « gouvernance » sont présentées comme allant de soi, ce qui est discutable. Appartenant toutes trois à la fois au champ de la recherche et à celui de la pratique (gestion), elles méritent une réflexion particulière.

 

D-Modalités pratiques de fonctionnement

Le champ de recherche relatif aux risques est désormais mature, malgré une structure fragmentée due à la co-présence de nombreuses disciplines. En conséquence, toute programmation doit se référer à tout ou partie de ces recherches, pour préciser son positionnement (objet, auteurs de référence) et sa perspective de travail (problématiques). Par ailleurs, une sous-thématique devrait comporter un nombre minimal d’enseignants-chercheurs « permanents », c’est-à-dire capables d’y investir une part non négligeable de leur temps : une sous-thématique ne peut être suffisamment viable si elle ne se nourrit, par exemple, que de publications trop éparses traitant majoritairement de questions, dont le risque ne serait qu’un aspect incident. En d’autres termes, le rattachement à un axe traitant des risques suppose que chaque sous-thématique ou plate-forme prenne à bras le corps la notion de risque, et comporte une réelle problématique, c’est-à-dire une définition explicite (de travail) de la notion de risque, et des questions structurées, référées à l’état de la recherche sur les risques.

Le schéma d’organisation envisagé étant relativement complexe (cf. schéma p. 148 infra), il semble indispensable d’assurer un bon niveau de circulation des informations et des productions scientifiques, afin de permettre un minimum de capitalisation sans lequel l’existence de l’axe ne sera que formelle. Pour ce faire, la mise en place d’une politique efficace d’édition de proceedings (« actes » des séminaires de sous-thèmes, par exemple, à vocation interne) constitue un minimum, et doit être adossée à une réflexion ad hoc sur les moyens nécessaires (moyens internes ou recours à des moyens externes à financer).

Enfin, le thème du risque relevant par construction d’une pluralité d’approches disciplinaires, est proposée la création d’un « Observatoire de la pluridisciplinarité », qui s’attachera à développer les questions épistémologiques sous-jacentes : quelles relations entre les approches naturalistes et les SHS ? Collaboration ou rapports de force ? Quelles contraintes face à une demande sociale forte, mais contraignante ? Quelles sont les logiques à l’œuvre qui structurent la demande sociale de recherche en matière de risque ?

 

Organisation de l’axe transversal « Risques et territoires » (schéma de principe)

 


 

retour page d'accueil